Psychomotricité et sexologie
Résumé d'une recherche sur l'espace, les limites et la sexualité dans le couple — entre passé et présent, à la recherche de l'espace transitionnel.
« Le corps et le geste créent l’espace, qui est le premier lieu de la séparation »
Le récent congrès de psychomotricité de Nancy, dont le thème était l’espace, nous pousse à nous mobiliser et à oser nous lancer dans des travaux de recherches. OUI : ceux-ci sont indispensables pour la reconnaissance de la profession, même si la dimension relationnelle du succès de nos traitements sera toujours très difficile à prouver, voire impossible. J’ai eu un choc devant une slide qui révélait qu’une importante proportion de professionnels n’aurait jamais lu de travaux scientifiques sur le métier : vraiment ? J’aimerais bien, par ce post sur LinkedIn, donner envie à mes collègues de se lancer : le partage avec d’autres professionnels est souvent enthousiasmant !
Ce texte est un résumé d’une recherche que j’ai réalisée entre 2004 et 2006 pour l’obtention du Certificat de Sexologie Clinique à Genève : « Espace et sexualité ; entre passé et présent à la recherche de l’espace transitionnel ». Cette recherche a été supervisée par Eric Widmer, professeur de sociologie à Lausanne qui m’a guidée dans un travail de sociologue pour lequel je n’ai pas été formée et Véronique Haynal-Reymond, amie, psychomotricienne et psychothérapeute qui m’a accompagnée dans la réflexion conceptuelle.
Historique de la psychomotricité en sexologie clinique
Il n’est pas envisageable de faire un article sur les interventions des thérapeutes de la psychomotricité en sexologie sans commencer par un hommage aux pionnières qui, à Genève, ont abordé ce domaine ! Grâce à l’ouverture d’esprit du Professeur Willy Pasini — qui a toujours souhaité s’entourer de multiples talents — des thérapeutes de la psychomotricité ont été engagées à Genève dans l’Unité de Sexologie et de Gynécologie Psychosomatique dès les années 1974 : tout d’abord Agnès Contat, qui a été contactée pour faire une recherche sur l’abord des algies pelviennes par la psychomotricité en gynécologie psychosomatique. Ensuite Véronique Reymond-Haynal puis Martine Graf ont conçu un bilan spécifique qui a été proposé dans les années 80 aux thérapeutes intéressés par les thérapies psychomotrices avec une population et des pathologies que la formation à l’époque commençait juste à prendre en compte.
Enfant entre corps et relation ; adulte entre espace et sexualité
En tant que thérapeute de la psychomotricité la dimension du plaisir corporel et relationnel représente l’un des aspects princeps de la profession. Celle-ci étaye sa pratique et sa théorie sur la dialectique qui s’instaure entre corps et relation, fondement de la construction de l’identité, et ce, dès avant la naissance.
Quelles répercutions plus tard dans leur vie d’adulte pourraient avoir les difficultés que je constate chez les enfants ? Comme ma pratique de thérapeute avec les adultes me montre régulièrement ce lien entre espace et sexualité, interroger le registre de l’espace comme révélateur des aspects psychocorporels de la vie du couple m’a paru intéressant. Régulièrement en effet, je mesure à quel point l’espace interpersonnel est une dimension fondamentale ; autant dans les rapports humains que dans la dynamique thérapeutique. Pas seulement l’espace physique et réel mais également l’espace dans toutes ses formes : psychique, interne, intime…
Et dans les thérapies, je remarque que le travail dans notre domaine avec ses mises en jeu corporelles et sensori-motrices, ses mises en relation à l’autre, ses aspects à cheval sur le réel et le symbolique, apporte toujours un support à d’importantes reprises évolutives.
Il est en effet frappant de voir combien les problématiques des adultes ressemblent à celle des enfants si on les regarde dans le sens de la difficile construction des limites : comment prendre ma place, lui laisser sa place, entre intrusion, envahissement et solitude.
Les enfants et adolescents consultants pour divers problèmes psychomoteurs et ou de personnalité, me montrent également cette difficulté à établir des frontières : frontières entre leur corps et l’environnement, entre leur corps et celui de l’autre, entre le réel et l’imaginaire.
Et je constate que, les uns comme les autres évoluent et progressent au moyen d’un travail sensori-moteur et psychomoteur qui les amènent à différentier ce qui est dedans et ce qui est dehors, ce qui leur appartient et ce qui appartient à l’autre ; ce qui mobilise en général beaucoup d’émotions.
C’est là que le jeu corporel et la relation peuvent construire une nouvelle assise narcissique.
Les travaux de D. Winnicott sur l’espace intermédiaire — ou espace transitionnel — (cet espace qui se construit dans la relation précoce et qui va permettre que s’instaure un lieu entre soi et l’autre qui ne soit ni tout à fait à soi ni tout à fait à l’autre) représentent pour nous, thérapeutes de la psychomotricité, une partie importante des concepts avec lesquels nous travaillons. Dès le début de la vie, la construction de l’espace et des limites est portée par cette dialectique du corps en relation. Ceci m’est apparu précieux pour tenter d’apporter un éclairage sur cet aspect particulier qui m’intéressait : la répartition de l’espace dans le couple.
Aspects théoriques
Les deux hypothèses qui ont donc conduit ma recherche sont :
A. « la construction de limites claires entre soi et autrui est nécessaire à une satisfaction dans la vie du couple, en particulier sur le plan sexuel »
B. « l’articulation de ces limites dans la vie du couple dépend de l’espace intermédiaire qui s’est plus ou moins bien constitué dans la petite enfance »
La construction précoce de cet espace intermédiaire ne pouvant pas être mis en évidence à posteriori, j’ai pensé que le développement harmonieux de cette étape pourrait peut-être, lui, être mis en lumière par deux éléments de la maturité affective qui peuvent être évalués dans la vie actuelle :
- Le style d’attachement — en posant les questions d’un bref test dont parle Blaise Pierrehumbert dans son ouvrage « Le premier lien »
- La capacité d’être seul — en posant des questions sur la manière de vivre la solitude et le possible retrait du compagnon / de la compagne dans différents moments de la vie à deux. Winnicott a très largement étudié et écrit au sujet de ce concept.
En cherchant à évaluer ces deux aspects, j’ai donc proposé de faire, à mes questionnés, un retour indirect sur leur passé. J’ai également posé des questions plus directement liées à des souvenirs de leur vécu d’enfant : en particulier sur leur sentiment d’avoir :
- manqué d’espace,
- manqué de temps. Un temps que j’ai appelé « prioritairement consacré » pour bien faire apparaître qu’il s’agit d’un temps relationnel dans son aspect qualitatif et non quantitatif.
Pour explorer enfin la construction des limites telles qu’elles avaient pu être construites dans l’espace psycho-affectif de l’enfance, j’ai questionné le sentiment d’avoir été mis-à-mal dans le besoin de construire son espace propre : les questionnés ont-ils, en quelque sorte, subi des intrusions dans leurs besoins de mettre des limites ? j’ai donc posé des questions sur les « souvenirs d’avoir été souvent poussé ou obligé de faire part de » :
- leurs émotions,
- leurs secrets,
- leurs pensées.
Pour préciser les liens avec différentes caractéristiques des couples, j’ai croisé ces questions avec un certain nombre de paramètres en rapport avec plusieurs éléments de la répartition de l’espace dans la vie réelle ainsi qu’avec différents aspects du vécu actuel du couple. Par exemple, sa manière d’envisager le partage de l’espace et du temps ; la satisfaction affective, la satisfaction sexuelle, le besoin ou la peur de la solitude, mais également quelques aspects du partage des tâches ou des intérêts.
Mon questionnaire s’est terminé avec ce que j’ai nommé « les petits dessins des psychomotriciens ». Il s’agit de 5 doubles cercles qui se chevauchent progressivement de plus en plus, images que nous utilisons souvent dans les évaluations. J’ai utilisé ici ces 5 dessins pour donner à réfléchir et à se positionner, de manière métaphorique, sur la relation du couple actuel. Ces dessins, aussi anecdotiques qu’ils apparaissent, ont montré des aspects significatifs du vécu des couples consultés.
Aspects méthodologiques
Je me suis alors attelée à cerner comment je pourrais questionner quelques aspects de ce domaine dans une enquête adressée à des couples.
Cette recherche — constituée finalement de plus de 40 questions — a été diffusée par mon carnet d’adresses email — amis, connaissances — auxquels j’ai demandé de répondre et, si possible, de diffuser quelques questionnaires autour d’eux — il m’est arrivé en retour anonymement 178 questionnaires dont j’ai pu utiliser le plus grand nombre. Sans entrer dans les détails, la moyenne d’âge des répondants est de 45 ans (de 23 ans à 84 ans, écart type de 14,7) et il faut relever un biais important en ce qui concerne le milieu social : 89% ont un niveau d’étude gymnasial ou universitaire.
Résultats
Le filtre de la théorie de l’attachement a permis de vérifier pour une grande partie la validité des deux hypothèses. Celles-ci se sont trouvées particulièrement confirmées par les croisements que j’ai pu faire entre différents types d’attachements — sécurisés ou insécurisés — et plusieurs des autres paramètres de la recherche.
Ainsi on constate que l’attachement sécurisé va de pair avec :
- une satisfaction sexuelle élevée,
- une plus grande satisfaction dans les activités sociales,
- une plus grande satisfaction dans la vie professionnelle,
- une plus grande attention à ne pas sacrifier des activités auxquelles l’on tient pour ne pas s’éloigner — et, sous-entendu, risquer de mettre en « péril » le couple, (Widmer, Kellerhals, Lévy 2003)
- une reconnaissance et le droit à une vie intérieure intime et personnelle, autrement dit la possibilité de reconnaître avoir, parfois, des pensées qu’on ne souhaite pas partager,
- une capacité à se retrouver seul si l’autre a besoin de s’isoler.
En revanche, aucune des questions sur l’espace objectif, l’espace vital, en mètres carrés, — questions subsidiaires qui m’ont été suggérées par Eric Widmer — en pièces, ou en coins privés, pas plus qu’en armoires ou en tiroirs ! n’a pu être mis en corrélation directe avec la satisfaction sexuelle ou même affective.
À la faveur de cette enquête, et en fonction peut-être de la manière dont les questions ont été posées, il a été clairement établi que les limites et l’espace qui permettent une satisfaction conjugale et/ou sexuelle sont bien plus souvent des limites psychiques, internes que des limites dans l’espace réel !
Sauf : le partage de l’argent dans le couple ! en effet, ce domaine de partage, que j’ai appelé et analysé comme un partage objectif, s’est révélé être très lié avec la satisfaction sexuelle et affective. Cette dimension du partage a été étudié par d’autres auteurs (Kaufmann, Pasini, De Singly). L’argent, reflet de nombreux aspects de la vie relationnelle, se révèle, en ce sens, à la frontière entre ce que j’ai appelé l’espace objectif et l’espace subjectif.
Liens entre enfance et vie actuelle
Des liens ont pu être faits entre les souvenirs d’enfance d’une frustration — en terme de construction de son espace propre (donc de ses limites) — et les capacités à se retrouver seul. Les résultats montrent clairement que, lorsqu’on a manqué d’espace de jeu, — d’abord partagé avec l’objet d’amour primaire qui est, en général, la mère — la probabilité que la constitution d’un espace de rêverie interne ne puisse se construire a pu être bien mise en évidence.
Un autre lien a pu être établi entre l’enfance et la satisfaction sexuelle : il s’agit du manque vécu, comme enfant, de temps qui ait été prioritairement consacré versus la satisfaction sexuelle actuelle : Les résultats montrent nettement une plus grande satisfaction sexuelle actuelle parmi les gens qui n’ont pas le sentiment d’avoir vécu un manque de temps qualitatif pendant leur enfance.
Un dernier lien entre l’enfance et la vie actuelle a pu être mis en évidence — et celui-ci me paraît particulièrement intéressant — il s’agit du souvenir d’enfance avoir été respecté dans son intimité — c’est-à-dire de ne pas avoir été obligé ou poussé à faire part de ses émotions, ses secrets ou ses pensées — et la situation actuelle de l’adulte qui supporte que l’autre s’isole. Autrement dit, sa capacité à être seul, telle que l’a décrite Winnicott.
Ceci nous montre que lorsqu’il n’y a pas eu d’intrusion — donc quand, dans l’enfance, les parents et les proches ont respecté les émotions, les pensées et les secrets des enfants — ceux-ci, devenus des adultes, peuvent supporter que leur compagne, ou leur compagnon s’isole. Que ce soit par besoin ou suite à une dispute, devenus des adultes, ils supportent mieux d’être laissés seuls.
Ce qui me paraît clairement signifier qu’ils ont cette capacité qui leur permet de vivre ces moments-là sans sentiment d’abandon. Ceci doit certainement leur permettre de vivre plus facilement les aléas d’une vie conjugale !
Conclusions
Pour moi, thérapeute par le jeu, par le corps et par l’espace, que ce lien entre espace de jeu, plaisir et sexualité aie pu être mis en évidence par ce travail de recherche, au moyen de questions très terre à terre, a été une grande satisfaction. Bien que certains de ces aspects soient observés, et même plus, par nombre de chercheurs dans ces domaines. J’ai choisi de le chercher, pour moi, à travers ce questionnaire sur des liens que j’ai pris le risque de tracer entre l’enfant et l’adulte.
L’enfant avec son besoin de plaisir du jeu et du corps et l’adulte avec son désir de rencontrer le plaisir, le jeu et le corps souvent peine à s’y plonger tant ces lieux sont investis et colorés d’histoire. Une histoire qui, souvent, lui fait croire, hélas, que ce n’est qu’un désir alors que c’est de besoin qu’il s’agit !
Le lien, le fil rouge, qui se révèle ici relier et attacher toutes ces pièces ensemble, est donc bien la relation à l’autre dans toute cette intersubjectivité qui en fait la trame : cet autre qui nous tiens, nous parle, nous regarde, nous écoute, nous nourrit… mais c’est un autre également à qui nous tenons, à qui nous parlons, que nous écoutons, que nous nourrissons.
La relation à l’autre ne peut survivre et se développer sans que soient constituées clairement les limites de notre Moi. Ces limites qui se sont créées et qui se recréent sans cesse par notre peau caressée, touchée et contenue ; les limites que nos proches ont respectées et respectent dans leurs contacts avec nous ; les limites qui nous permettent de vivre notre intimité, notre affectivité et notre sexualité ; les limites, enfin, qui font que peut exister cet espace intérieur où nous pouvons nous retrouver nous-même et un espace extérieur où nous pouvons choisir de rencontrer l’autre.
Et je voudrais dire — et c’est très évident dans la relation thérapeutique — que c’est en se plaçant clairement dans son espace personnel que nous permettons, à notre tour à l’autre, de trouver le sien, clair et déterminé.
Que cet espace nous est donné, chaque jour, par la prise du risque que nous prenons à le prendre. Sans ce positionnement assertif, nous serions continuellement des partenaires allant se chercher ailleurs que là où ils se trouvent.
« Je m’apercevais qu’il est possible de survivre sans un toit sur sa tête, mais pas sans établir un équilibre entre l’intérieur et l’extérieur. C’est ce que le parc faisait pour moi »
— Paul Auster, Moon Palace
Anne Dupuis-de Charrière